Soldats afro-américains et stéréotypes

La circulaire Linard

Mission militaire française près de l’Armée Américaine
7 août 1918

Au sujet des troupes noires américaines
I. Il importe que les officiers français appelés à exercer un commandement sur des troupes noires américaines, ou à vivre à leur contact, aient une notion exacte de la situation des nègres aux États-Unis. Les considérations exposées dans la note suivante devraient donc leur être communiquées, et il y a un intérêt considérable à ce qu’elles soient connues et largement diffusées ; il appartiendra même aux autorités militaires françaises de renseigner à ce sujet par l’intermédiaire des autorités civiles, les populations françaises des cantonnements de troupes américaines de couleur.
II. Le point de vue américain sur la « question nègre » peut paraître discutable à bien des esprits français. Mais il ne nous appartient pas à nous Français de discuter ce que certains appellent un « préjugé ». L’opinion américaine est unanime sur la « question noire » et n’admettrait pas la discussion.
Le nombre élevé de nègres aux États-Unis (15 millions environ) créerait pour la race blanche de la République un danger de dégénérescence si une séparation inexorable n’était faite entre noirs et blancs.
Comme ce danger n’existe pas pour la race française, le public français s’est habitué à traiter familièrement le « noir », et à être très indulgent à son égard.
Cette indulgence et cette familiarité blessent profondément les Américains. Ils les considèrent comme une atteinte à leurs dogmes nationaux. Ils craignent que le contact des Français n’inspire aux noirs américains des prétentions qu’ils considèrent comme intolérables. Il est indispensable que tous les efforts soient faits pour éviter d’indisposer profondément l’opinion américaine.
Bien que citoyen des États-Unis, l’homme de couleur est considéré par l’Américain blanc comme un être inférieur avec lequel on ne peut avoir que des relations d’affaires ou de service. On lui reproche une certaine inintelligence, son indiscrétion, son manque de conscience civique ou professionnelle, sa familiarité.
Les vices du nègre sont un danger constant pour l’Américain, qui doit les réprimer sévèrement. Par exemple, les troupes noires américaines en France ont donné lieu à elles seules à autant de plaintes pour tentatives de viol, que tout le reste de l’armée, et cependant on ne nous a envoyé comme soldats qu’une élite au point de vue physique et moral, car le déchet à l’incorporation a été énorme.

Conclusion
I. Il faut éviter toute intimité trop grande d’officiers français avec des officiers noirs, avec lesquels on peut être correct et aimable, mais qu’on ne peut traiter sur le même pied que des officiers blancs américains, sans blesser profondément ces derniers. Il ne faut pas partager leur table et éviter le serrement de main et les conversations ou fréquentations en dehors du service.
II. Il ne faut pas vanter d’une manière exagérée les troupes noires américaines surtout devant les Américains. Reconnaître leurs qualités et leurs services, mais en termes modérés conformes à la stricte réalité.
III. Tâcher d’obtenir des populations des cantonnements qu’elles ne gâtent pas les nègres. Les Américains sont indignés de toute intimité publique de femme blanche avec des noirs. Ils ont élevé récemment de véhémentes protestations contre la gravure de la « Vie Parisienne » intitulée « L’enfant du dessert » représentant une femme en cabinet particulier avec un nègre. Les familiarités des blanches avec les noirs sont du reste profondément regrettées de nos coloniaux expérimentés, qui y voient une perte considérable du prestige de la race blanche. L’autorité militaire ne peut intervenir directement dans cette question, mais elle peut influer sur les populations par les autorités civiles.
Général Linard

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A contrario les officiers français faisaient grand cas des soldats afro-américains, en témoigne cette lettre de l’ Etat-Major français aux différentes unités.
Tandis que le 369ème RIUS s’avance au front, les généraux commandant la 16ème division d’infanterie souhaitent amener le point suivant à l’attention des officiers :
« Nous devons montrer l’exemple. Nous, officiers et hommes de troupes, devons, à tout moment, montrer l’exemple aux troupes américaines. Particulièrement au 369ème dont les recrues sont des noirs de New York. L’exemple de bravoure sous le feu ennemi, de discipline, d’uniforme, au combat ou en cantonnement. Et ceci en notre sincère qualité de français et de blanc qui faisons la guerre depuis 4 ans.
N’oublions pas que les soldats noirs américains devront combattre avec leurs yeux tournés vers nos soldats et que le dévouement, l’affection et même le respect de ces hommes braves et pleins de bonne volonté dépend de notre attitude.
Nous, les Français avons un défaut : nous sommes insoumis, chambreurs ; nous ne savons pas tenir notre langue et nous devons toujours trouver un surnom pour ceux qui nous servent ou nous guident.
Tous les officiers doivent convaincre leurs hommes que les noirs du 369ème ne sont pas de pauvres malheureux sauvages centrafricains mais des hommes civilisés qui vivent dans l’une des plus grandes villes du monde et qui sont citoyens d’un pays dont la capacité industrielle dépasse tout ce dont nous avons idée. ».
« Il ne faut pas oublier que même si l’Amérique est entrée en guerre pour protéger ses propres intérêts, et éviter une domination allemande sur le monde, elle était guidée avant tout par un noble sentiment de justice, son affection pour la France et son mépris pour la barbarie, la mauvaise foi et la monstrueuse imprudence des allemands. Conclusion : traitons les hommes du 369ème en bons camarades et facilitons leur la tâche.
Nous gagnerons ainsi leur affection, leur respect, et n’oublions pas que nous avons besoin de l’or, de l’acier et du sang américain pour chasser notre envahisseur et retrouver nos provinces perdues.
Les officiers doivent communiquer ce mémorandum à leurs hommes dès que possible. »

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